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Earthquake Arena

Un vendredi après-midi plutôt calme jusque là, au final : je suis seul au laboratoire – rien d'étonnant en cette période de vacance pour l'université de Keio. D'ailleurs, en ce début d'après-midi ensoleillé, l'ambiance est plus à la planification des sorties du week-end qu'au travail. Je finis néanmoins mes révisions quotidiennes de japonais, avec l'espoir de poursuivre un peu ma recherche une fois cela terminé, tout en discutant par messagerie instantanée avec l'un de mes amis français également expatrié au Japon. La conversation se poursuit agréablement quand petit-à-petit, je ressens les premiers remous annonciateurs d'un tremblement de terre, ce que me confirme mon interlocuteur. Habitué à ce genre de phénomène, pour le moins courant au Japon (un à deux par semaine, à peine perceptible, généralement), je n'en tiens pas rigueur, jusqu'à ce que j'aperçoive les messages de mon ami : « Oh, c'est un gros! », suivi de « omg! ». Le tremblement de terre à proprement parler m'arrive brusquement, et l'électricité se coupe soudainement, tandis que le monde se met à tanguer violemment. Jamais je n'ai ressenti de secousses aussi violentes, et la vue des rails des câbles à haute tension tanguant au-dessus de ma tête ne me rassure guère. La poussée d'adrénaline faisant enfin effet, je me rappelle ma brève formation en début de première année, et plonge sous mon bureau, de sous lequel je peux constater les effets du tremblement : les meubles les plus légers se déplacent dans la pièce, mais les objets lourds ne semblent pas trop affectés; la poubelle en plastique vide traversant la pièce en tressautant follement m'arracherait presque un sourire.

La première secousse passée, et toujours en suivant les consignes de sécurité, je me précipite dans les escaliers pour rejoindre le point de rassemblement situé au pied de mon bâtiment, accompagné des japonais sortant des autres laboratoires de mon étage d'un air hagard. Après avoir dégringolé les quatre étages me séparant de la terre ferme, je ne peux m'empêcher de laisser échapper un soupir de soulagement : le Big One (séisme de magnitude 9 censé se produire dans la région de Tokyo dans les prochaines années) ne sera pas pour cette fois - du moins pas immédiatement. Les étudiants ici bas ont tous le nez sur leur portable grâce auquel ils tentent de contacter leurs proches par internet, le réseau de téléphonie étant réservé aux appels d'urgence. Repérant un groupe d'étudiants étrangers discutant avec l'un des professeurs de l'université, je finis par apprendre que le séisme s'est donc produit au large de Sendai, avec une magnitude de 8.9, et a été ressenti à Tokyo sous une magnitude de 6 environ. Très peu d'informations sont disponibles pour le moment, mais les étudiants et professeurs sont tous d'accord sur un même point : il s'agit du séisme le plus fort qu'ils aient jamais ressenti.

Étant dans l'incapacité de travailler à cause de travailler à cause de la coupure de courant, et préférant éviter de se percher en des endroits élevés dans l'attente des inévitables répliques du séisme, nous décidons entre expatriés français de revenir sur la résidence. Sur le trajet, une première réplique importante se fait sentir, et l'on voit les nombreux fils électriques si représentatifs des rues japonaises tanguer au-dessus de nos têtes. Mais une chose nous frappe encore plus : l'efficacité des japonais. A peine 10 minutes se sont écoulées depuis le séisme et la coupure d'électricité, et des policiers sont déjà placés à chaque feu pour assurer la circulation. Impressionnant.

Revenus à la résidence, nous nous retrouvons finalement chez l'un des français pour passer la fin de l'après-midi, et la soirée, en subsistant sur les maigres réserves de nos batteries de téléphone portable et d'ordinateur. Le plus surprenant restant à la tombée de la nuit la vision de ce pays débordant habituellement de modernisme, d'enseignes en néon criardes et de surenchère visuelle maintenant plongé dans le noir et le silence. On peut d'ailleurs voir des colonnes de japonais le long des trottoirs, rentrant chez eux à pied faute de transports en commun, les bus étant bien entendu bondés, et les trains privés d'électricité. Celle-ci finit finalement par nous revenir vers 23 heures, et nous nous précipitons tous sur nos ordinateurs et télévisions respectives pour avoir accès aux informations, qui ne nous avaient été données que par petites touches jusqu'à présent. Et c'est à ce moment que nous réalisons l'ampleur des dégâts : les images du tsunami passées en boucle, et les visions des routes défigurées par des fissures béantes. Déjà, les premières annonces du nombre de victimes commencent à être publiées. Notre attente désespérée pour l'électricité des heures passées nous semble bien dérisoire en comparaison.

Mais le premier réflexe est bien entendu de rassurer les familles et amis, qui ont en notre absence de communication forcée emplis nos boîtes mails et pages facebook de messages inquiets. Pas de panique, pas de dégâts sur Tokyo sera le message servant de base à nos réponses. Cependant, un léger doute persiste quant au possibilités de répliques, et nous ne dormons que d'un seul oeil, prêts à sauter dans nos chaussures au premier signe de tremblement important.

Le réveil est d'ailleurs plutôt brutal, car généré par les légers soubresauts du matelas en réponse à cette réplique matinale. Plus efficace que n'importe quel réveil. Les jours suivants nous subirons d'ailleurs à peu près le même traitement. Mais pour l'heure, la vie semble reprendre son cours : les trains que j'aperçois depuis ma fenêtre sont à nouveau emplis de salarymen à l'air ensommeillé, quoique en nombre moindre. Seul différence peut-être, les rues semblent beaucoup plus animées, et le nombre de piétons plus importants. Le combini (supérette) du coin annonçant son ravitaillement prochain, nous nous y rendons donc un peu avant l'heure indiquée afin d'emplir nos frigos qui commencent à voir le bout de nos maigres réserves. Une queue impressionnante pour une supérette de cette taille s'étale déjà devant le magasin, et dès l'ouverture, les japonais se précipitent – toujours en ordre et en silence – pour compléter leurs provisions d'eau minérale et de nouilles instantanées. Plus un fruit ni de pain dans les étals : on sent bien que derrière les apparences maintenues, quelque chose ne va pas.

Puis sonnent les premières sirènes du nucléaire : l'un des réacteurs de la centrale de Fukushima semble avoir des problèmes de refroidissement. Tandis que les médias japonais et le gouvernement s'efforcent de rassurer la population, les chaînes d'information et journaux français crient au nouveau Tchernobyl. Mais à cela s'ajoutent un, puis deux, puis trois réacteurs endommagés. L'ambassade s'affole, nous demandant de quitter la région de Tokyo, voir le pays, et l'école Centrale nous recommande de faire de même. En parallèle, de premières études indépendantes commencent à pointer le bout de leur nez, en montrant que les chiffres annoncés par le gouvernement japonais ne sont pas truqués,et que les doses de radioactivité à bonne distance des centrales (j'entends par là à une centaine de kilomètres) sont minimes. Ceci étant renforcé par le fait que le vent souffle vers l'est, et repousse les vapeurs radioactives vers la mer.

Cependant, d'un commun accord, et pour rassurer nos familles ou amis, nous décidons de nous éloigner de Tokyo, par petits groupes : d'aucuns partent pour Kyoto ou Osaka, d'autres pour d'autres pays asiatiques. Pour ma part, et accompagnés de trois autres centraliens (de Marseille, Nantes et Lille), nous décidons de partir à Hiroshima, ville située à quelques mille kilomètres de Tokyo. Quitte à partir, autant en profiter pour faire du tourisme, et il se trouve qu'au large d'Hiroshima se trouve l'un des trois beaux paysages du Japon, j'ai nommé l'île de Miyajima.

Nous resterons ainsi trois jours sur Hiroshima, en étant rejoint successivement par trois autres centraliens, de Marseille et Paris. Nous profitons ainsi de notre séjour sur place, en tâchant de nous libérer un peu l'esprit – même si nous continuons chaque soir de consulter les informations. Le choix de visiter le musée de la bombe à Hiroshima ne sera en particulier pas un très bon choix dans notre tentative de nous remonter le moral. Heureusement, les paysages magnifiques de Miyajima nous feront oublier le temps d'une journée nos soucis.

Cependant, nos économies commencent à s'épuiser, et il nous faut alors faire un choix : retourner sur Tokyo, ou profiter des vols de rapatriement mis à disposition par Air France et l'ambassade. Sous la pression de nos proches, nous nous rabattrons ainsi sur cette deuxième solution, et c'est avec un pincement au coeur que nous quitterons ce pays auquel nous portons tous une sincère affection et, c'est peut-être là le pire, avec l'impression de trahir la confiance et les espoirs qu'avaient placé en nous ce pays, et nos amis japonais.

Depuis notre retour en France, et cela dès le premier pied posé sur terre à l'aéroport Charles-de- Gaulle, une seule question nous occupe maintenant l'esprit : quand pourrons-nous repartir dans ce pays que nous chérissons tant.


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